Janvier. Nouveau cours. Nouveau groupe.

Et pourtant, un rituel auquel je ne déroge jamais : je n’ouvre pas PowerPoint.

Ce n’est ni une posture radicale, ni un rejet de principe de l’outil. J’utilise des supports visuels. J’aime les schémas clairs, les synthèses bien construites, parfois même des slides très classiques. Mais jamais en ouverture. Parce que la toute première séquence d’un cours fait bien plus que lancer un programme : elle installe une manière d’apprendre, une posture, un contrat tacite entre le groupe et moi.

Et PowerPoint, à ce moment précis, envoie presque toujours le mauvais message.

Commencer par des slides, c’est commencer par mon agenda (pas le leur)

Quand on démarre un cours par une présentation projetée, on raconte avant tout sa propre histoire. Qui l’on est. Ce que l’on va couvrir. Comment le cours est structuré. Ce qui est attendu. Tout cela est parfaitement légitime… mais légèrement à côté de ce qui se joue réellement dans la tête des apprenant·es à cet instant. Eux/elles n’essaient pas encore de comprendre le plan du cours. Ils/elles cherchent à savoir pourquoi ils/elles devraient s’y engager, ce que cela va leur apporter concrètement, et surtout quel rôle ils/elles vont devoir jouer. Spectateurs ? Participants ? Acteurs ? Exécutants ?

Or, un support projeté, aussi bien intentionné soit-il, installe très vite une pédagogie implicite. On regarde devant. Quelqu’un parle. Les autres écoutent. On prend des notes. On attend la suite. Sans l’avoir décidé consciemment, le groupe comprend que l’essentiel va venir de l’enseignant·e, et que sa mission première est de recevoir.

C’est précisément ce que j’essaie d’éviter.

Dans mon expérience, l’engagement ne se décrète pas. Il ne se crée pas en annonçant que le cours sera participatif, expérientiel ou interactif. Il naît quand ces mots deviennent immédiatement tangibles. Quand, dès les premières minutes, quelque chose est demandé aux apprenant·es : réfléchir, se positionner, produire, discuter, tester, parfois même se tromper. Je préfère de loin faire vivre l’expérience avant de la commenter. Laisser le groupe sentir, corporellement et intellectuellement, que le cours ne se jouera pas sur un mode passif.

Le cerveau apprend mieux quand il est légèrement déséquilibré

Il y a souvent, dans ces débuts sans slides, un léger flottement. Un silence. Une hésitation. Et c’est exactement là que quelque chose d’intéressant se passe. Ce petit déséquilibre crée de l’attention. Il réveille la curiosité. Il oblige à être présent. Là où une suite de slides bien ordonnée rassure, ce moment d’incertitude met le cerveau en alerte douce. On sent que le cadre est différent, que les règles habituelles ne s’appliquent pas tout à fait.

À ce stade, je ne cherche pas à être spectaculaire. Je cherche à être juste. Une question bien posée, un dilemme inspiré du réel, une situation volontairement incomplète, une production rapide et imparfaite suffisent largement. L’important n’est pas la sophistication de l’exercice, mais ce qu’il dit implicitement : ici, ton expérience, ton raisonnement et ton implication comptent dès le départ.

Le contenu théorique, lui, arrive ensuite. Toujours. Mais il arrive en réponse à quelque chose qui a déjà été vécu. Les concepts ne flottent plus dans le vide : ils viennent éclairer une situation, structurer une intuition, mettre des mots sur une expérience partagée. À ce moment-là, les supports prennent tout leur sens. Ils ne font plus écran entre les personnes ; ils deviennent des outils d’ancrage et de compréhension.

Et PowerPoint, alors ?

C’est pour cela que je n’ai rien contre PowerPoint en soi. Ce que je remets en question, c’est son usage automatique, presque réflexe, en début de cours. Utilisé trop tôt, il prend toute la place. Utilisé au bon moment, il devient extrêmement efficace.

Avant chaque nouveau cours, la question que je me pose n’est donc jamais « Quels slides vais-je préparer ? ». Elle est beaucoup plus simple, et en même temps plus exigeante : quelle expérience le groupe doit-il vivre dans les premières minutes pour entrer réellement en apprentissage ? Tant que je n’ai pas une réponse claire à cette question, PowerPoint peut attendre.

Photo : Février 2024, lancement de la semaine intensive du Projet Pro pour Sup de Pub Lyon ; et, oui, il y avait du PPT.