Il y a une porte, au milieu de la salle. Improvisée avec ce qu’on avait sous la main : deux chaises, peut-être un pan de mur et un bout de scotch de tapissier, qu’on a décidé de traiter comme un seuil. D’un côté, les étudiants, debout, un peu gauches. De l’autre, un buffet les attend, avec à boire et à manger. Et un par un, je les appelle à franchir ce seuil.

Certains le font en riant, en mimant une sortie de scène. D’autres s’arrêtent une seconde de trop, comme s’ils cherchaient la bonne façon de faire ça. Il y a toujours quelqu’un pour lancer la même blague : « je passe d’étudiant à chômeur » et l’assemblée rit, un peu trop fort, parce que ça soulage. Et puis les applaudissements. À chaque passage. Ceux qui partent, ceux qui accueillent. Ça devient bruyant, joyeux, un peu chaotique. Et c’est exactement ce que je voulais.

En finir avec ne pas savoir finir

Ça fait deux ans que je pilote les cohortes d’un master spécialisé en entrepreneuriat et management de l’innovation. Et l’année dernière, j’ai regardé mes étudiants partir sans grand-chose. Les cours se terminaient, les thèses se soutenaient en visio, et puis… rien. Un au revoir flou, jusqu’à une diplomation en avril, plusieurs mois plus tard, où l’on se retrouve alors que chacun et chacune a déjà pris un chemin différent. Une fin un peu « en queue de poisson ».

Ce qui m’a frappée, en y repensant, c’est le déséquilibre. On soigne l’arrivée d’un parcours pédagogique : un accueil pensé, un premier jour où l’on prend le temps de se rencontrer, de poser un cadre, de créer un groupe là où il n’y avait qu’une liste de noms. Et puis on laisse la fin filer sans forme. Comme si la clôture n’était qu’une formalité administrative, une ligne sur un calendrier, un relevé de notes… alors que c’est peut-être le moment où le groupe a le plus besoin qu’on s’occupe de lui.

Alors cette année, j’ai bloqué trois heures sur la dernière journée de cours de chacune de mes cohortes. Trois heures, rien que pour ça.

Toutes les bonnes choses ont une fin

On a commencé par les questions pratiques, avec les coordinatrices pédagogiques… parce qu’un rituel ne tient pas si les esprits sont encore occupés à se demander où et quand. Puis une série de petits discours, parce qu’il faut savoir dire les choses. Ensuite un exercice de feedback positif : les étudiants en cercle, chacun tour à tour au centre, et tous les autres qui lui disent ce qu’ils ont aimé chez lui ou chez elle pendant l’année. Un exercice d’une simplicité presque brutale, et pourtant, dans une des cohortes, il a fait remonter de vraies émotions. Recevoir autant de reconnaissance d’un coup, ça peut déplacer quelque chose.

Chaque groupe a ensuite façonné sa propre clôture : un montage photo où il fallait deviner qui était qui, enfant, avant de demander à l’adulte ce qu’il voulait faire « plus tard » ; des images de leur séminaire à l’étranger, ce moment où le groupe s’était vraiment soudé ; des petits awards qu’ils s’étaient attribués entre eux, mi-sérieux mi-moqueurs. Rien de spectaculaire. Juste des formes différentes données au même besoin : se retourner ensemble sur ce qui vient de se passer.

Et puis il y a eu les cartes postales. Un geste que j’ai ajouté presque sur un coup de tête, en me souvenant de ces mots qu’on s’écrivait au lycée dans son cahier de texte pour garder une trace de l’année. Je les ai posées sur le buffet, en proposant à chacun d’en prendre une et de demander à ses camarades d’y laisser un mot.

Dans une cohorte, ça a été un engouement total… on m’en a parlé pendant tout le buffet. Dans une autre, presque personne n’a joué le jeu. Même geste, deux réceptions complètement différentes. Et c’est cette différence, plus que la réussite de l’exercice, qui m’a appris quelque chose.

Parce qu’on pourrait croire qu’il existe une « bonne » façon de clôturer un parcours, un rituel qui marche, qu’il suffirait de reproduire partout. Mais ce que ce contraste m’a montré, c’est que la clôture ne fonctionne pas comme une recette. Elle fonctionne comme un espace qu’on ouvre, et que chaque groupe habite à sa manière. Ce n’est pas l’activité elle-même qui compte, c’est l’intention de créer ce moment, d’offrir un endroit où passer, plutôt que de laisser les gens sortir tout seuls, sans qu’on les regarde partir.

Clôturer un parcours pédagogique, c’est un acte de conception, au même titre que son ouverture. Pas parce qu’il existerait un scénario idéal de fin, mais parce que ça demande la même attention qu’un premier jour : penser le passage, ménager un moment pour que le groupe se retourne sur ce qu’il a vécu, et pour que chacun, à sa façon, puisse tourner la page. Ne pas laisser les gens dans la nature, même quand ce qu’on leur propose ne résonne pas de la même façon chez tout le monde.

Je repense à cette porte, au milieu de la salle. Ce n’était rien, deux chaises et un espace vide entre elles. Et pourtant, c’est en passant par là que chacun·e est devenu, en un instant, autre chose qu’un/une étudiant·e.

Je repense souvent à cette idée de laisser les gens dans la nature, livrés à eux-mêmes, sans personne pour les regarder partir. Ces jours-là, avec mes trois cohortes, ce n’est pas arrivé. C’est peut-être ça, au fond, la vraie mesure d’une clôture réussie : est-ce que quelqu’un est resté pour vous voir partir ?

Photo : la promo EMI Lyon 2026 qui pose une dernière fois ensemble.