Cet été, pendant un stage de chant jazz, Myriam, notre formatrice, nous lisait presque chaque jour quelques pages de Petite Philosophie de l’Improvisation d’Ibrahim Maalouf. Un matin, elle a ouvert sur cette phrase :

« Improviser, c’est à la fois inspirer et expirer, muscler son corps et son esprit. »

Nous venions de passer la matinée à travailler des polyphonies, patiemment, voix contre voix. Sur la seconde partie de la journée, on nous demandait d’improviser sur des grilles, de poser la voix sur une suite d’accords donnée et de voir ce qui viendrait. Entre les deux exercices, un vertige très reconnaissable, celui qu’on éprouve chaque fois qu’il faut lâcher ce qu’on avait soigneusement mis en place.

Ce vertige, je le croise ailleurs qu’en musique. Dans la conception d’un parcours de formation où chaque minute est pensée pour ne rien laisser au hasard. Dans un pitch répété jusqu’à ce que plus une phrase ne déborde. Dans la manière dont on prépare une intervention en se demandant, à chaque étape, ce qui pourrait mal tourner et comment le prévenir à l’avance. Derrière cette envie de tout cadrer, il y a souvent la même crainte, à peine formulée : celle de la fausse note. Le silence qu’on n’a pas prévu de remplir, la question à laquelle on n’a pas de réponse toute faite, l’activité qui tombe à plat devant un groupe qui ne réagit pas comme prévu. Alors on borde, on sécurise, on scénarise, jusqu’à ce que la scénarisation elle-même devienne une façon de ne jamais avoir à improviser vraiment.

Un autre jour, Myriam nous a lu cette phrase de Miles Davis, citée par Maalouf :

« Il n’y a pas de fausse note. Seules les notes d’après vont permettre d’entendre ce que vous jouez. »

Ce qui compte n’est pas la justesse immédiate d’un geste, mais ce qu’on en fait l’instant d’après. Une hésitation devant un groupe, une réponse improvisée à une question qu’on n’avait pas anticipée, un silence qui s’étire un peu trop longtemps : rien de tout cela n’est en soi une erreur. Ça ne le devient que si l’on ne sait pas quoi en faire ensuite.

Ce que la scénarisation cherche à éliminer, l’imprévu, le flottement, le moment où personne ne sait exactement ce qui va se passer, c’est peut-être précisément ce par quoi une formation, un atelier ou un projet entrepreneurial prennent une autre épaisseur. On se souvient rarement du déroulé qu’on avait prévu, minuté, imprimé. On se souvient du moment où le groupe a dévié du plan, où une question posée de travers a obligé à répondre autrement que prévu, où cette réponse improvisée a eu plus de portée que tout ce qui figurait dans le support. Ce ne sont pas les temps forts scénarisés qui marquent les esprits. Ce sont ceux qu’on n’avait pas écrits.

Mais l’improvisation n’a rien à voir avec l’absence de travail, et c’est sans doute là ce qu’on comprend le moins vite. Maalouf insiste : improviser suppose d’avoir musclé son corps et son esprit, travaillé ses gammes, entraîné sa mémoire, cherché des idées nouvelles bien avant de monter sur scène. Personne n’improvise à partir de rien. On improvise à partir de ce qu’on a intégré au point de ne plus avoir à y penser, ce qui rend la main, la voix ou la parole disponibles pour autre chose que l’exécution d’un plan.

Concevoir un dispositif pédagogique, ou porter un projet entrepreneurial, ce n’est peut-être pas écrire une partition qu’il faudrait ensuite exécuter sans écart. C’est plutôt se donner les moyens de respirer avec ce qui va se présenter, un groupe, ses réactions, un contexte qui change, sans perdre le fil de ce qu’on cherche à transmettre ou à construire. La préparation la plus fine n’est pas celle qui verrouille chaque minute, mais celle qui muscle suffisamment pour que le lâcher-prise devienne possible sans virer au chaos. Entre un cours entièrement scénarisé et une improvisation totale, il y a un entre-deux : celui d’une structure assez solide pour porter l’imprévu, plutôt que de chercher à l’empêcher.

Cela vaut aussi pour ce qui se joue à plusieurs. Maalouf décrit l’improvisation collective comme une discussion autour d’une table, où les idées s’entrechoquent et où chacun attend une forme d’approbation tacite du groupe avant de prendre la parole.

« Une véritable petite école de diplomatie et de communication », écrit-il.

Un atelier, une équipe qui construit un projet ensemble, obéissent à une mécanique très proche. Ce n’est pas la somme des individualités qui fait la réussite d’un collectif, mais la qualité de l’écoute qui circule entre elles, la capacité de chacun à sentir quand prendre de la place et quand en laisser.

Il reste quelque chose d’étrange dans l’idée que l’improvisation n’existe que dans l’instant précis où elle a lieu.

« Un espace-temps défini, non renouvelé, unique et éphémère. Comme la vie », écrit Maalouf.

Un atelier, un cours, une conversation avec un porteur de projet ont peut-être cette même nature. Une fois passés, ils ne reviennent pas sous la même forme. Et ce qu’on choisit d’y laisser advenir, plutôt que d’y verrouiller d’avance, ne se rejoue pas non plus.

Je ne sais pas encore ce que ça change concrètement à la manière dont je prépare mes prochaines interventions. Mais quelque chose dans la façon de respirer, juste avant de commencer, a changé.

 Photo : improviser parce qu’on a oublié les paroles… Crest, Août 2026