Fin août. La promotion vient de partir, les salles sont vides, et il reste ce qu’il reste toujours après une année : un questionnaire de bilan, une centaine de réponses, et un après-midi pour les lire.
Je les lis dans l’ordre, sans chercher quoi que ce soit. Une question demande quel conseil on donnerait à ceux qui commencent dans quelques jours. Première réponse : bien s’organiser. Deuxième : être curieux. Troisième : s’organiser, anticiper. Puis ça revient. Organisez-vous. Il faut bien s’organiser. Organisation. Bien planifier et anticiper. Une fois, deux fois, dix fois, avec des variantes de ponctuation et parfois un point d’exclamation, comme on transmet une consigne qu’on a soi-même reçue.
Au bout d’un moment, la formule cesse d’être un conseil. Elle devient un son. Un refrain qu’on fredonne sans plus entendre les mots, et qui finit par sonner étrange, à la manière d’un mot qu’on a trop répété à voix haute.
Quelques questions plus haut, pourtant, les mêmes étudiants racontent autre chose qu’un défaut d’organisation.
Ils parlent de rendus d’école qui tombent pendant les semaines en entreprise. De projets de groupe qui demanderaient un travail continu sur plusieurs mois, dans un calendrier fait d’allers-retours. D’appels à passer pour un projet scolaire sur des heures où ils sont censés travailler pour leur employeur. De deux gros rendus dans le même mois. D’un questionnaire de suivi verrouillé à la date limite, alors que le manager qui devait le signer était en congé. D’un mail automatique signalant une absence, envoyé à leur maître d’apprentissage, pour une journée où ils étaient pourtant assis en cours.
Rien de tout cela ne relève de l’agenda personnel. Ce sont trois horloges qui battent chacune à leur mesure. Celle de l’école, faite de séquences, d’échéances et de rendus. Celle de l’entreprise, faite de flux, d’urgences, de congés et de priorités qui changent un mardi matin. Et celle, plus sourde, du corps : quatre étudiants sur dix disent qu’ils auraient aimé savoir à quel point ce serait fatigant.
Personne n’a conçu ces trois horloges pour qu’elles s’accordent. C’est pourtant à l’étudiant qu’on demande de les synchroniser, seul, chaque semaine, avec pour tout outil le conseil de bien s’organiser.
Le temps comme un gâteau
Il y a dans cette injonction une image du temps que nous partageons presque tous sans y penser. Le temps comme un gâteau. Une quantité finie qu’on découpe en parts : tant pour l’école, tant pour le travail, tant pour soi, s’il en reste. S’organiser, dans cette logique, c’est découper plus finement. Optimiser les tranches. Glisser un rendu entre deux réunions, une lecture dans le train, une pause dans un interstice.
L’image n’est pas fausse. Elle est simplement incomplète, et ce qu’elle laisse de côté est précisément ce qui fait souffrir. Elle compte les parts, jamais les coupures. Elle ne dit rien de ce qui se passe au moment où l’on quitte une part pour une autre.
Et il faut dire d’où je regarde. Je fais partie, d’une manière ou d’une autre, de ceux qui découpent. Le rythme de deux semaines en entreprise pour une semaine en cours, l’ordre des modules, la date des rendus, la place des projets dans l’année : ce sont des choix de conception. Le gâteau est découpé avant que les étudiants n’arrivent. Quand ils écrivent « bien s’organiser », ils nous renvoient, sans le savoir, la forme de ce que nous avons dessiné.
Habiter plutôt que découper
Une réponse, glissée parmi les autres, parle de l’épreuve de changer si souvent d’environnement et d’enjeux. Une autre conseille de se fabriquer un tableau de suivi pour ne pas se perdre en partant et en revenant. Une autre encore dit qu’il faut savoir laisser ses missions derrière soi en arrivant en cours, parce qu’on ne peut pas être aux deux endroits à la fois.
Ce qui use, à les lire, ce n’est pas tant le volume que l’état de n’être jamais tout à fait quelque part. Être en cours avec un œil sur la messagerie de l’entreprise. Être au bureau avec, dans un coin de la tête, le rendu de vendredi. Rentrer le soir avec les deux. Le temps n’est pas seulement trop rempli : il est fractionné de l’intérieur, comme une maison dont toutes les portes resteraient ouvertes en même temps, et où le courant d’air ne s’arrête jamais.
Habiter un temps, c’est pouvoir y être entier. Ce n’est pas une affaire de quantité : une heure habitée pèse plus qu’une journée traversée. Et ce n’est pas d’abord une compétence individuelle. C’est une condition qu’un dispositif rend possible, ou non.
Concevoir une alternance, dans ce sens, ce serait moins répartir des heures que soigner les seuils. Protéger certaines périodes plutôt que les remplir. Penser les retours comme on pense une entrée en scène, avec un temps pour déposer ce qu’on quitte. Accorder la forme des projets au rythme réel, continu ou discontinu, plutôt qu’au calendrier théorique. Laisser des moments qui ne servent à rien d’autre qu’à faire le tri, comme le suggérait quelqu’un, régulièrement.
Un étudiant raconte d’ailleurs une année singulière. Dans la première moitié, il découvrait à l’école des notions qu’il appliquait ensuite au travail. Dans la seconde, c’était l’inverse : il vivait en entreprise ce qu’il retrouvait ensuite en cours. Il ajoute qu’il ne croit pas que ce soit le cas de la plupart. Pour lui, pourtant, les deux temps ne se disputaient plus. Ils se répondaient. Le temps ne se divisait plus, il s’épaississait.
Il y a un autre refrain dans le questionnaire, plus discret que le premier. Un an, ça passe vite. L’année va passer très vite. Profitez, parce que ça passe vite.
On peut l’entendre comme une mise en garde sur la charge. On peut aussi l’entendre autrement : comme le constat d’un temps qui a filé sans qu’on ait vraiment pu s’y installer. Quelqu’un écrit qu’il aimerait, maintenant, que le temps de l’école soit un peu à lui.
Le temps qui passe et le temps qu’on habite ne sont pas le même temps. Le premier se compte, le second se compose. Et je me demande à quoi ressemblerait un programme pensé non comme un emploi du temps, mais comme une respiration : avec ses inspirations, ses pauses, et le droit de ne pas tout tenir à la fois.